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lundi 2 janvier 2012

DEPUTES

Je lis qu'on a mieux éclairé et mieux aéré la salle des séances au Palais-Bourbon ; c'est excellent contre les passions. Mais je regrette qu'en ce moment même il y ait encore un bon nombre de députés qui voudraient que les fenêtres soient fermées, contre l'air et la lumière du dehors.
Car il y a des miasmes et des brouillards dans cette Chambre, j'entends pour les esprits. L'homme est plus simple qu'on ne croit., Il subit les influences les plus proches. Qu'un député soit mis au milieu de ses collègues au lieu d'être entouré de ses électeurs, c'est un autre homme. Aussitôt la vie publique se trouve ramenée à ces relations de chaque député avec tous les autres. Le blâme, l'éloge, le succès prennent un autre sens. L'homme qui connaît bien toutes les intrigues qui naissent dans ce milieu artificiel, et les passions qui s'y développent, reprend son importance dès que la session est ouverte.
Inversement, un homme peut-être estimé dans les provinces, et presque nul ici. La politique réelle intéresse seule le pays ; mais ce qui importe le plus dans ce monde fermé, c'est l'homme habile qui connaît le chemin du pouvoir, et qui peut faire un ministre.
Les passions politiques sont vives dans le pays ; les partis ennemis ne se mêlent point, le châtelain est très loin de l'ouvrier ; mais, ici, leurs députés sont collègues, égaux, amis s'ils n'ontpoint de querelle privée. Et certes il le faut bien., Sans cela il n'y aurait que tumulte, injures et coups de poing.
Mais aussi, par ce lien de sympathie si naturelle et en somme louable, les opinions perdent trop de leur importance. Et si le ton s'élève quelquefois, il n'en reste guère plus que des querelles d'avocats à l'audience. De là à rire un peu des opinions et en général de ceux qui croient sérieusement à quelque chose, il n'y a qu'un pas. Les couleurs pâlissent, et les drapeaux se ressemblent trop.
On respire certainement, dans cette salle, un scepticisme de bonne compagnie. Les uns représentent pourtant la tyrannie et les autres la résistance. Mais qui y pense ? Quelques socialistes. Encore sont-ils tous plus ou moins adoucis par la poignée de main. Et comme ils sont tous plutôt cultivés, l'esprit académique l'emporte : la sagesse conservatrice est la reine de ce lieu. L'âme du peuple n'y est point reçue.
C'est comme un salon. La politesse paralyse ; et le ridicule guette toutes les opinions fortes. Tout cela peut être habillé de belles paroles ; et même il en résulte inévitablement un apaisement désirable. Mais, dans un salon, qu'est-ce qui est apaisé ? Assurément toujours le besoin de justice et le souci des petites gens. C'est pourquoi il est bon que le peuple secoue la Chambre, et que le député, qui pense toujours trop à ses collègues, soit réveillé à chaque instant par sa province. Et c'est ce que j'appelle ouvrir les fenêtres et donner de l'air. Au lieu que des députés veulent fermer tout.

Ces Propos ont été publiés le 7 novembre 1913 par ALAIN, philosophe Radical. Ils restent cruellement d'actualité, même si je ne veux reprendre à mon compte le trop fameux UMPS dénoncé par le FN. Certains votes secrets manifestement concertés lors des commissions préfectorales pour installer l'intercommunalité dans notre département de l'Yonne, pourraient peut-être suggèrer cette connivence. Attention au sentiment d'abandon démocratique vécu par nos concitoyens !

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